jeudi 4 mai 2017


BIOGRAPHIE ELLIPTIQUE

Née à Paris, petite en Libye, enfant puis jeune fille à Saint Cloud, cheftaine de louveteaux, skieuse et parachutiste, journaliste radio et presse écrite à Nice, Tarbes et Paris, consultante et formatrice pour les entreprises, basée à Pierrefonds, dans la forêt de Compiègne, puis à Vincennes, puis à Neuilly-en-Thelle.
Aujourd'hui à Verneuil-sur-Avre, à portée de Paris et de partout ailleurs en France.

 
Pour résumer, deux enfants, trois poules, un baudet du Poitou, un chat, quinze chiens, quatre maisons, un divorce et plusieurs chutes de cheval plus tard, je continue allègrement ma route et j’écris pour vous,ou bien je relis vos textes, lettres, discours, hommages, manuscrits...

vendredi 10 juin 2016

L'EMINENCE (extrait de Portraits de Francs-Tireurs, à la manière de La Bruyère)





L’EMINENCE


Son Eminence est un dandy, un séducteur. Il a de l’esprit et un goût exquis. Il a toutes les chances, il est bien né, plutôt bel homme et d’un genre irréprochable. Il vient souvent de loin, d’un tout autre horizon professionnel que celui dans lequel vous le rencontrerez. Il est un parvenu intégré, un fringant illusionniste, un aimable pistonné, un arriviste élégant, mais aussi un homme de qualité.

Sa blessure est que tout, toujours, lui fut imposé par son milieu. Sa famille lui fit intégrer une grande entreprise comme on entre en religion ; alors il se tendit, fit l’indompté, le fougueux, protestant et ruant dans les brancards. Sa belle énergie se canalisa petit à petit dans une envie fixe : briguer un poste de pouvoir. C'était prétendre trop tôt à un poste clef, trop remuant, il s’était attiré de bonne heure la méfiance de la direction.
Un allié lui organise alors une mutation vers une filiale. De là, il ne pense plus qu’à regagner le siège. Il rejoint un complot contre ses supérieurs ; cette première cabale échoue, il entre dans une autre, qui échouera également. A trente-cinq ans, il va se décider enfin à prendre au sérieux la vie professionnelle. 

Son Eminence vient aux ordres et rentre en grâce. On le met à l’épreuve : un conflit social pointe, on lui impose de le régler au mieux des intérêts de la papauté. Il va employer son charisme à calmer les uns, à écouter les autres, mais il va commettre l’erreur de se rendre populaire : on loue sa largesse de vue, on l’acclame et ses supérieurs en prennent ombrage. Ils le croient définitivement passé à la sédition, ils moquent ses prétentions et leur défiance fait désormais de lui un rebelle. Il se venge sur-le-champ en prenant à son tour une part active à la Fronde. 

Il est devenu l’âme de la résistance, il combat, il induit, il manœuvre entre les partis, il essaie d’obtenir le poste qu’il convoitait et peut-être même celui du patron, dont il s’estime digne. Cette rébellion révèle sa vraie nature, l’Eminence est capable de rendre ligueur, frondeur, subversif et presque séditieux, par contagion, le plus honnête de ses collaborateurs, sans jamais se mettre personnellement en danger.

Intrigant spirituel, il se montre non seulement philosophe, mais aussi des plus curieux, des plus piquants, c’est un homme de pouvoir, à la plume acérée, un virtuose du tweet, du rapport d’activités et du journal d’entreprise. Il met tout son talent dans la rédaction de ses notes de synthèse, il a la touche vive, familière, supérieure, négligée en apparence, qui atteste la pâte d’un Maître. Ses discours sont sobres et vivement enlevés, ses textes sont fouillés et précis, il tire des maximes de son expérience : piquantes et instructives. 

Il s’est vu confier un haut poste, mais il ne disposait pas au départ de pouvoirs importants. Puis on aurait bien voulu le faire partir mais il s’est forgé trop d’appuis. On se venge de lui par mille piqûres et lui, bouillant, faussement impassible, attend son heure en méditant sa vengeance.

Quand j’arrivai, il parla d’abord de vétilles, me plaisantant affablement, nettement plus décidé à passer un moment agréable qu’à en venir au fait. Cette insistance n’était rien moins qu’une démonstration de pouvoir : il entendait contrôler la situation à son gré. Sa désinvolture était celle d’un homme sûr de lui, sur son terrain. Je pris l’air subjugué qui convenait pour qu’il ne se sentît point obligé d’en faire plus encore sur ce registre : je combattais le feu par le feu. Avec son instinct d’acteur, il sentit qu’en prolongeant trop longtemps sa pavane, il commencerait à perdre de sa grandeur. Car Son Eminence possède un sens très développé : la vigilance. Il guette les moindres mouvements et la moindre réaction de son interlocuteur, et cette veille inquiète, à peine perceptible, contraste avec sa belle assurance, ses gestes et sa voix énergiques. 

Il sait deviner et anticiper sur l’ennui et l’agacement qu’il pourrait causer. Ceci fait de lui un homme d’un commerce particulièrement agréable. Il a un génie particulier qui le fait aimer partout où il passe, ses propos, ses vêtements toujours justes, il est le mondain indispensable qui anime et alimente les conversations avec ce qu’il a recueilli partout pour amuser, séduire et instruire la galerie.

Dans la conversation, dans la vie professionnelle, dans la vie, la Raison ne le détermine pas vraiment. Bien qu’il jurerait le contraire, il ne suit d’autres guides que le hasard, le caprice, la bizarrerie, l’humeur. Il lui faut prendre sur lui pour éviter d’agir sous la pression de son humeur et dès qu’il sent venir la contrariété, il aurait intérêt à suspendre son jugement. Ainsi, il peut avoir approuvé un projet le matin et donné son accord ; il apprend à midi que son week-end de surf tombe à l’eau et il plonge illico dans le marasme. L e soir même, de fort méchante humeur, il se rétractera, il retirera son approbation du matin.

 Ainsi, pour mille petites choses, il peut prendre sa fantaisie pour loi. C’est le symptôme de son inconstance, il projette beaucoup, sans pouvoir vraiment se fixer : une défiance le mène de projets en projets. Il remet un dessein à peine conçu pour en former un autre, auquel il ne s’attachera pas d’avantage. 

Dans la course au pouvoir, il brille, il sait prendre la mesure des choses et de l’enjeu, mais c’est au moment d’agir de manière décisive qu’il reculera, pas vraiment parce qu’il fuit le risque mais plutôt parce que son sens de la spéculation lui présente tout sous deux faces très différentes, l’une pour, l’autre contre… 

Voilà pourquoi l'Eminence ne se déterminera jamais vraiment, voilà pourquoi il y aura toujours une part d'inachevé dans son destin. 
Voilà pourquoi tous les complots qu’il ourdira échoueront à un cheveu d’ange...


Extrait de "Portraits de Francs-Tireurs", enquête sur les comportements des Français dans l’entreprise, in "Base de Connaissances sur la Mondialisation des Cultures" Publication Ministère de la Recherche (Aditech).


lundi 3 novembre 2014

L'INSOUMIS (extrait de Portraits de Francs-Tireurs, à la manière de La Bruyère)



L’INSOUMIS

Dans l’entreprise, la caractéristique principale de l’Insoumis est sa mobilité. Souvent entre deux affectations, en mutation, en attente d’un changement "stratégique", il reçoit dans un bureau, provisoire bien sûr, "ils m’ont collé là pour quelques semaines, puis je pars chez les huiles…" On n’aura aucune peine à le croire : l’empressement des secrétaires à l’annonce de son nom en dit plus sur sa puissance que l’organigramme du service. 
Bouche moqueuse, sévère, l’Insoumis démarre très vite l’entretien et rit de lui-même en évoquant avec quelle force, au début de sa carrière, les illusions s’étaient emparées de lui et en avaient fait leur dupe. Depuis, il promène un regard affûté sur les entreprises en général, celle-ci en particulier (une très grosse banque), et ses propos passent sans prévenir de l’ironie au cynisme, de la critique au mépris, de la condamnation à la plaisanterie. Sa parole hachée à la hâte jaillit de ses lèvres fines et les ruptures successives de son discours dessinent à grands traits la construction d’une synthèse élégante.
L’Insoumis commence par dire son parcours du combattant : il en a ressenti des souffrances, peu connues de son entourage et courageusement portées cependant, dédaigné ou honoré selon que ses directions successives le trouvaient encombrant ou nécessaire. Champion de la réorganisation, il a pâti de ce qu’il y a de barbare dans l’organisation même de l’entreprise qui, dit-il, relève à jamais du chaos. Il a frôlé l’échafaud à plusieurs reprises avant d’apprendre la prudence et la nécessité d’une approche systémique. Il lit beaucoup et les théories de Paolo Alto lui ont permis de transformer ses concessions en stratégies. S’il est aujourd’hui si féroce, également pour lui-même, c’est que dans une structure certes encadrée mais "structurellement et définitivement désorganisée" appuie-t-il, sa condition de cadre dirigeant est absurde. Il a cru aux bienfaits des subites réorganisations ; il conçoit aujourd’hui le bien-fondé des améliorations successives. Il a cru bon d’attirer l’attention sur "les carences, le foutoir, le bordel, les bureaux dégueulasses, les types qui s’en foutent", qu’il sentait comme des blessures. Il a cru un moment qu’agissant ainsi, mobilisant la hiérarchie, le guérison ne tarderait pas. Mais on n’est pas toujours maître de jouer le rôle qu’on eût aimé ; les fatigues et les ennuis ne furent point épargnés à l’Insoumis, ainsi que les placards, qui trempèrent son âme dans une patience à toute épreuve et régénérèrent ses forces dans le recueillement solitaire et l’étude.
De ces bureaux éloignés à l’envi de la Direction Générale, où l’avaient précipité ses velléités de changement et d’organisation, il exerça bientôt une attentive et persévérante observation qui devait faire son profit pour l’avenir. Il dut même à ces épreuves l’opportunité de se faire une idée de la nature humaine qu’il n’eût pu acquérir autrement. Il apprit beaucoup de l’auscultation des décideurs magouilleurs, qu’il sut finalement tolérer et, art suprême, utiliser. Il y a longtemps, un jour de disgrâce qu’on l’avait parqué dans un sombre et laid bureau de fond de couloir, il goûta même au plaisir de lire dans les âmes : par un miracle de sonorisation, il capta pendant trois longs mois de solitude et de désœuvrement forcé tout ce qui s’échangeait là-bas, à vingt mètres, autour de la machine à café. C’est ainsi que jeune encore, il acquit l’observation profonde d’un philosophe, la ruse d’un sous-archevêque et parfois la grâce de l’homme de cour.
L’Insoumis savait dorénavant les conditions dans lesquelles s’exerce inévitablement l’activité d’un patron sur le terrain de l’entreprise et comment elles n’ont rien à voir avec ce qui lui fut enseigné : on ne connaît jamais a priori les forces en présence, l’environnement, l’avantage concurrentiel… Il comprit que les dirigeants ne se trouvent pas au commencement mais toujours au milieu d’une série mouvante d’évènements, de telle sorte que jamais, à aucun moment, ils ne sont en état de saisir tout le sens de ce qui se passe et les conséquences de ce qu’ils entreprennent. La signification se meut insensiblement, de façon continue, se précisant sans cesse ; et à chaque moment de cette progression, le décideur se trouve au centre d’un jeu complexe d’intrigues, de préoccupations, d’influences, d’autorités diverses, de projets, de conseils, de menaces, de mensonges, d’illusions et constamment obligé de répondre aux innombrables questions qu’on lui pose, souvent contradictoires. Chacun vient s’exprimer le plus sérieusement du monde sur telle campagne en cours, mais ce n’est pas un, mais dix projets à la fois qu’a devant lui le chef, surtout dans les moments difficiles. Toutes ces propositions, basées sur des considérations stratégiques et tactiques, s’opposent les unes aux autres, irrémédiablement.
Après vingt cinq ans de carrière, il semble aujourd’hui à l’Insoumis que sa tâche consiste uniquement à choisir l’un d’entre ces projets et même cela, parfois, il ne peut le faire : les évènements ne lui en laissent pas le temps et le cours des choses suit une pente imprécise.
Quand vient la crise, la brillante société de ses collègues, conviée à la réunion, discute par petits groupes des avantages et des inconvénients de "notre position sur ce marché", de la situation des troupes, des divers plans proposés… Personne ne plaisante, ne rit, ne sourit, chacun cherche à se maintenir au niveau des circonstances, tous, surtout, tâchent de rester à proximité de l’Insoumis et parlent de façon à ce qu’il puisse les entendre. Même quand il n’a pas le pouvoir apparent, chacun connaît sa force, lui reconnaît une légitimité, et sait qu’en fin de réunion la direction se tournera vers lui pour la synthèse… Fut-ce pour lui faire à nouveau goûter la disgrâce si ses analyses sans complaisance remettaient par trop en cause la hiérarchie.
Cette allégeance, qu’il moque en général, lui plaît un peu quand elle est dirigée vers lui qui joue à examiner et pénétrer la bizarrerie de l’un, la faiblesse de l’autre, la vanité de celui-ci, la bassesse de celui-là. Avec un discernement profond, il ramène au point exact du vrai, du moins à sa vérité, les choses, les discours, les faits ; et s’il ne réussit pas à détromper les autres, et d’ailleurs ce n’est pas toujours sa préoccupation, il a du moins la secrète satisfaction de n’être pas du nombre des aveugles. 
Autre facette de son esprit, le secret : souvent, les insoumis rencontrés étaient francs-maçons ou membres discrets mais actifs d’un syndicat ou d’un parti. Militants, ils n’avaient pas tardé à perdre leurs illusions pour survivre, mais ils étaient constants au point que leur investissement en politique devenait une rente solide, utile à leur carrière.
L’Insoumis a maintenant atteint la maturité ; il voit débarquer dans l’entreprise des jeunes diplômés dynamiques dont beaucoup se sentent sans appuis et déconcertés. Il ne s’alarme plus guère aujourd’hui pour eux et ne songe pas à tenir le rôle du maître à penser : le pouvoir dans l’entreprise est un art qui a ses maîtres et ses apprentis ; à certains c’est une occupation, un embarras, à l’Insoumis c’est devenu un jeu, presque un amusement. 
Il sait d’expérience que la même inconstance qui le maltraitait hier peut le caresser aujourd’hui. C’est ainsi que dès l’annonce de troubles, par exemple une placardisation due à une conjoncture politique néfaste à ses projets, il réfléchit au remède en homme sage, considère les écueils et ne compte sur personne vraiment, afin que nul ne le trahisse ! Il sait le manège délicat pour se faire une réputation dans l’entreprise, et pour la conserver. Mais il sait surtout qu’il est vain de compter sur les autres, de même qu’il le serait qu’on comptât sur lui : les hommes sont lents à estimer et prompts à mépriser.
Il sait, en outre, qu’en cas de crise aigüe on fait appel à lui. Dès que l'amputation d'une filiale déficiente devient indispensable, on le tire de son isolement avec mille courbettes. On se souvient tout à coup que, le plus souvent, il avait prévu le mal et on s’en remet à lui pour y remédier. Il redevient l’homme devant qui l’on tremble, soulève à lui seul le fardeau gênant et ne rejette jamais la responsabilité plus bas que lui. Gaulliste, il connaît le sens de la grandeur et les principes que son maître expose dans "Le fil de l’épée". Alors, il intervient, il analyse, tire le bilan, mesure les maux et leurs remèdes. Sans pitié il coupe les têtes, sachant à l’avance qu’on le sacrifiera en dernier, sa mission accomplie. 
Il a lu Machiavel aussi, il fait la part du cynisme et de la virtu. Dans les crises, sa virtu le force à décréter les "charrettes", à couper les membres malades pour sauver à tout prix ce qui peut l’être. Dans le dénouement, son cynisme lui souffle que sa propre décapitation n’est qu’une illusion du vulgaire. On le promeut ailleurs, voilà tout.
Les hommes et les femmes qui l’entourent dans l’entreprise rabattent de leur suffisance à sa vue, cessant tout à coup d’être si contents d’eux-mêmes. Ils admirent la force de sa conception, la sagesse de ses raisonnements, la profondeur de ses réflexions, la justesse de ses critiques. Mais ils le craignent, l’Insoumis fait peur, il faut être son pair pour qu’il vous reconnaisse, pour qu’il vous regarde, pour qu’enfin il vous voie, sans complaisance mais sans injustice.
Amoureux de la Raison, il n’est pas pour autant insensible à la chaleur du genre humain et à certains élans du cœur. Il regrette peut-être en secret qu’on ne sache rien de son humanisme. Mais c’est que, le plus souvent, il le dissimule...

Extrait de "Portraits de Francs-Tireurs", enquête sur les comportements des Français dans l’entreprise, in "Base de Connaissances sur la Mondialisation des Cultures" Publication Ministère de la Recherche (Aditech).

mercredi 29 octobre 2014

LE JUSTE (extrait de Portraits de Francs-Tireurs, à la manière de La Bruyère))



LE JUSTE

Il se croit juste. Sans quoi il n'aurait point agi et vécu comme il le fit. Partisan d'un système égalitaire et vertueux, il est implacable à l'égard des responsables quand il les juge pusillanimes ou corrompus. Une certaine surdité et peut-être une peur enfouie, qui éclate parfois en flambées de haine, sont les revers de sa justice. Il aurait fait un bon inquisiteur, douloureux, efficace et torturé.
Dans l'entreprise, le Juste est techniquement très compétent : scientifique, il fait de la recherche appliquée, on le retrouve en Recherche et Développement, il est l'homme de terrain des services Exploration, l'inventif créateur de logiciels. C'est dans le monde de la Science, aux repères rassurants, qu'il fuit ses terreurs et c'est sur le terrain, dans l'aventure, qu'il s'absout.
Il est hors de la course au pouvoir car il a mis son ambition dans le métier plus que dans la carrière et il lui importe bien davantage d'être reconnu pour la qualité de ses travaux et de ses publications que par une promotion hiérarchique. Sa promotion à lui passe par la droiture, et sa grandeur d'âme ne se sépare pas de la générosité : il ne se borne pas à dire du bien d'un ami, ou à lui en faire, il va jusqu'à dire du bien d'un ennemi, et quelquefois il se plaît à lui en faire.
Maxime fondée, il est vrai, sur le christianisme, dont il a une conception quasi partisane. Intègre, presque intégriste, mais pas intégré du tout, le Juste est au-dessus de la mêlée, il voit la vanité des "grenouilleurs", comme il les nomme, et leurs "pitreries" qui l'insupportent. Il renvoie cette vanité au goût dépravé du vulgaire : il abhorre violemment l'ostentatoire ambition de certains cadres qui l'entourent. Il faut lui reconnaître qu'il lui serait honteux de n'être qu'une copie servile ainsi que le sont certains de ses collègues.
Dans sa partie il est un modèle et un concert général salue l'excellence de son savoir-faire. Sa tangible compétence, son expérience, acquises souvent cher sur le terrain, au prix parfois d'expatriations difficiles, le mettent naturellement hors d'atteinte des luttes opiniâtres et sa gloire, c'est dans la solitude qu'il la goûte. Son savoir est spécialisé, indispensable à la recherche et à la production, mais de l'organisation et de l'organigramme il ne veut rien savoir.
Quand on consulte, en réunion, l'expert incontesté qu'il est devenu, on rit de son apparence dont il ne fait aucun cas, mais on respecte son flair d'homme d'expérience et sa compétence de spécialiste. Le talent du Juste est reconnu de quelques particuliers, mais il sait au fond qu'il serait vain d'espérer que l'estime de ceux qui le reconnaissent gagnât le grand nombre. 
Il sait aussi que c'est peu de gagner l'esprit si l'on ne gagne pas le cœur, et que c'est beaucoup de savoir se concilier tout ensemble et l'admiration et l'affection. Alors il est peu entouré, car la véritable estime ne s'achète point, elle se donne, mais elle ne se donne qu'au mérite.
Il assiste en retrait à la ronde du pouvoir, seulement appuyé sur quelques amitiés solides, des vieux copains qui ont « honnêtement grimpé », dit-il, jusqu'à la Direction Générale ; lui a préféré rester un scientifique. Sa loyauté à son art, son intégrité, qui font sa force, ont fait aussi la rigidité de son caractère, révélée par des classifications parfois arbitraires, des propos simplement définitifs, des jugements souvent sans appel. Le Juste est un homme qui conservera sa vie durant les mêmes idées politiques, morales, philosophiques… ce qui le rend difficile à pratiquer dans les réunions, y compris de famille, probablement. 
Mais il est sincère et se bat avec ses certitudes pour la "bonne cause". Il s'échauffe sensiblement quand il croit avoir raison. Toute chose discutée devient alors une affaire sérieuse, une sorte de querelle même, où le point d'honneur importe. Dans l'entreprise, sa bonne foi le pousse aux extrêmes : lettre d'insoumission au nouveau PDG parachuté par le pouvoir politique, note pour signifier publiquement sa désapprobation face aux manigances d'un incompétent peu scrupuleux ; le Juste a le courage de ses opinions et il va loin, il a eu des mots célèbres et terribles, sa participation à la culture d'entreprise est d'ordre guerrier.
Il y a une sorte de singularité dans son comportement, qui le sépare du commun des mortels. Cette singularité prend sa source dans la grandeur d'âme et dans l'élévation des sentiments : dans l'entreprise, il se sent investi de devoirs, mais à un point tel qu'il s'aveugle et les retourne parfois en intolérance et en jugement sans appel à l'égard de ceux qu'il a définitivement condamnés.
Il fait rire les collaborateurs qu'il croise au siège, avec son vieux sac bourré de dossiers, de cartes, de crayons feutre et de tabac brun, calvitie devant, cheveux fous derrière. Vieille Peugeot patinée au parking, pipe collée sous la moustache, son bureau est un chantier déserté par les équipes de nettoyage. Il a, de très loin, la plus grosse cote auprès des jeunes ingénieurs de la maison. Deux catégories l'indisposent : les commerciaux et les directeurs des ressources humaines. Il leur voue une sorte de mépris, il les ressent comme des êtres inutiles, scandaleux et vils. Ingouvernable et compétent, intolérant et convivial, le Juste saluera spontanément le garçon d'étage du building de sa société et fera mine de rebrousser chemin pour ne point pénétrer dans l'ascenseur où il voit un ennemi : un de ceux qui œuvrent pour leur promotion dans les sphères de la Direction Générale. Il est certain que très souvent de grandes choses qu'il fait lui-même ne paraissent presque rien et que les petites intrigues de ceux-là, au contraire, paraissent beaucoup. Que ce que l'on montre importe plus que la réalité, qu'il y a des gens fort estimés dans l'entreprise, et qui pourtant ont un mérite médiocre. Il les regarde, mus qu'ils sont par la quête d'une vaine gloire fondée sur l'amour-propre et racine de leur impolitesse. Et lui, à qui cet "art" manque, perd toujours aux yeux des autres une bonne partie de son mérite.
Et pourtant il est heureux dans l'exécution de son métier. Qu'il s'agisse de l'ordonnance ou de la conduite d'un projet, d'assigner à chaque chose sa propre place, ou de tenir un pari sur l'exploration d'un champ de recherches nouveau. Lui seul, parmi beaucoup de cadres qui l'ont accompagné dans sa vie professionnelle, ne désirait évidemment rien pour lui-même, ne nourrissait d'hostilité a priori envers quiconque, et ne désirait qu'une chose, la réalisation du plan déduit de sa théorie, fruit de longues années de travail. Et s'il était désagréable parfois, son attachement passionné à ses idées forçait le respect.
Il s'est perdu à jamais aux yeux de la Cour et des courtisans, car au lieu d'accepter le poste de direction qu'on lui proposait, il préféra poursuivre sa voie scientifique.
Il a trouvé son équilibre en poursuivant ses recherches, devenues un devoir dont il s'acquitte avec constance, publiant jusqu'à la retraite et même au-delà. Pour qu'au moins, à l'échelle géologique des temps, ce savoir ne soit pas perdu.

Extrait de "Portraits de Francs-Tireurs", enquête sur les comportements des Français dans l’entreprise, in "Base de Connaissances sur la Mondialisation des Cultures" Publication Ministère de la Recherche (Aditech).

LE MISANTHROPE (extrait de Portraits de Francs-Tireurs, à la manière de La Bruyère)



LE MISANTHROPE

Il donna un très mystérieux rendez-vous dans le piano-bar d'un grand hôtel parisien, où il m'attendrait en lisant Le Figaro. Je porte des lunettes, avait-il précisé sur un mode conspirateur. Le pianiste commençait de jouer, qui allait couvrir les voix et protéger l'entretien d'éventuelles indiscrétions. D'un fauteuil club, de cuir moelleux, se leva un homme d'une quarantaine d'années, lunettes distinguées, costume couture, cravate précieuse : le "cadre export, Boutiques Aéroports de Paris".
Le Misanthrope se méfiait visiblement, son attitude indiquait qu'il avait des choses à taire et des confidences à suggérer plus qu'à dire. Mais la misanthropie n'était pas sa vocation première et je compris que ce sont les circonstances qui l'ont poussé à cet état : il ne fuyait pas exactement la société des autres cadres de l'entreprise, mais ceux-ci l'ont écarté parfois et l'ont plongé dans cette humeur bourrue et le dégoût où je le trouvai. 
Pourtant il s'occupe aujourd'hui activement à améliorer son sort et il n'est pas indifférent non plus à la destinée de ceux qui, aux tréfonds de sa disgrâce, ne lui ont pas retiré leur sympathie. Je devinai qu'il voguait à la fois dans la pathogénie du brimé et dans l'exultation d'une victoire qu'il prévoyait totale : le Misanthrope était, au moment où je le rencontrai, sur le point de jaillir tout requinqué du placard où l'avaient précipité des malfaisants.
Il avait vécu des années d'expatriation brillante, pendant lesquelles il avait eu les pleins pouvoirs, l'honneur d'être l'ambassadeur de la maison mère et aussi la gloire d'être l'interlocuteur privilégié des autorités locales. Le retour au sérail ne fut point pour lui celui de l'enfant prodigue, hélas. Sur la scène du siège social, le come back est un rôle aléatoire. 
Le calvaire du Misanthrope avait commencé par un rapatriement très dur, dans un contexte défavorable aux idées politiques qu'il avait affichées jusqu'alors et qui n'étaient plus en odeur de sainteté à la Direction Générale. Il réintégra le siège et trouva à sa place des loups qui, en son absence, avaient pris du poids. Il connut soudain la perte brutale d'influence alors qu'il avait goûté à l'autorité suprême dans la filiale étrangère qu'il dirigeait.
On lui attribua un bureau moins "directorial" que celui qu'il venait de quitter, mais spacieux tout de même, et on lui adjoignit une assistante gracieuse : il s'agissait d'acclimater le disgracié. Quelques mois plus tard, en haut lieu, on se demanda pourquoi le Misanthrope bénéficiait de tant d'attributs ; il ne changea pas d'étage, ce qui aurait été cruel car chacun aurait pu mesurer sa déchéance mais il dut cohabiter avec un collègue, connu comme le ringard de la Direction, dans un bureau de taille moyenne, avec une seule ligne téléphonique, une assistante pour deux et un brutal contingentement des notes de frais. Restaient la cantine et les tickets-restaurant.
 Alors, pour lui, après le temps des loups, vint celui des chacals, plus dur encore, car les charognards étaient dissimulés dans leur besogne, nombreux et retors. Il descendit d'un, puis de deux étages, eut un petit bureau, un supérieur hiérarchique plus jeune, moins compétent que lui, et deux jeunes subalternes. Bien entendu, une assistante débordée, pour tous les quatre. Le comble du raffinement étant de le court-circuiter systématiquement, il n'avait plus accès aux dossiers qu'on confiait ostensiblement à des subordonnés sur lesquels, finalement, il n'avait aucune réelle autorité.
Parfois, les petits honneurs qu'on lui décernait montraient clairement combien on était mécontent de lui. L'octroi de certaines besognes douteuses pouvait aussi bien signifier qu'on voulait le garder en réserve, ou se débarrasser de lui.
A ce crescendo placardesque, à ces intrigues de courtisans, le Misanthrope accablé ne répondit pas immédiatement. Mais en lui une flamme brûlait toujours, qui embrasa bientôt son âme entière : "- Ils veulent m'avoir, c'est moi qui les aurai ! Ils m 'attaquent au char d'assaut, je n'ai que ma carabine de chasse mais je les attends, je les abattrai tous, un à un." Il devint alors le champion de la riposte graduée et le temps qui acheminait l'entreprise et le pays vers l'alternance, travaillait pour lui.
Aujourd'hui sa réhabilitation, sa victoire, s'annoncent complètes. Il se souvient : « - Tout est venu à son heure et s'il avait fallu écouter tous les conseilleurs, j'aurais fait quelques imprudences. Et puis à trop se presser, les choses n'avancent pas. Je n'allais pas monter à l'assaut, ni prendre des forteresses inaccessibles, il fallait la patience et le temps : avec ces deux-là, (il hoche la tête), je suis sorti de l'ornière où ils m'avaient jeté ». 
Savoir attendre, prendre l'empire sur ses passions ; il s'était mis à l'épreuve du secret, de l'attente, de la violence qu'il faut se faire pour n'éclater qu'à propos. Tandis que ses illusions s'étaient désabusées, il tenait contre tous, sa grandeur d'âme comme bouclier contre les injures, contre les railleries, et même contre certains reproches justifiés qu'on lui faisait. Il se fit une petite philosophie de ce qui lui advenait : « (...)on brave les placardisations de la vie professionnelle par d'honnêtes diversions, par un mot qui fait plaisir à qui nous offense, par une politesse qui donne le change à l'agresseur, par un air d'aisance, à la cantine de l'entreprise, qui fait taire les bavards faussement apitoyés de votre mise à l'écart. Une contenance gracieuse déconcertera les vilains et c'est dans la disgrâce qu'il est utile de savoir écrire une lettre ou de placer un mot à propos ».
Au placard, il n'inventa ni n'entreprit rien mais il écouta pour, le moment venu, se souvenir de tout, mettre tout à sa place, laisser faire ce qui peut être utile et empêcher tout ce qui serait nuisible à sa carrière.
Quelques jeunes cadres prirent le statut intéressant d'accompagnateurs de la traversée du désert du Misanthrope, ils furent ses confidents, ses émissaires, statut qui peut se révéler très prometteur le jour venu. Les aides de camp de nombreux chefs d'entreprise ont conquis leurs galons sur ce front où ils connaissent les faits et gestes de l'ennemi, et ils savent qui sont les traîtres possibles. 
Le Misanthrope apprit aussi qu'en cas d'incompatibilité d'humeur, que ce soit plutôt avec le prince qu'avec Dieu et plutôt avec le sujet qu'avec le prince. 
Il sut enfin, à ses dépens, que la renommée n'est pas à l'égard du bien ce qu'elle est à l'égard du mal : elle se tait plus volontiers sur le bien. Il avait compris qu'il y a plus puissant que sa volonté : le cours inépuisable des événements. Il sait maintenant le voir, en saisir le sens et renoncer à intervenir, renoncer à l'orienter dans une autre direction.
Aujourd'hui, assuré du revirement politique de la Direction Générale, il est en sereine contemplation de ce qui va advenir, convaincu que tout s'accomplira comme il se devra. Il y a mille exemples de ces retours, qui de l'abîme de l'adversité relèvent au faîte de la prospérité. Maintenant qu'il sait ce que sont les affronts de la fortune, il se gardera de s'exposer dans des circonstances critiques et de s'opiniâtrer, empruntant à la poésie une grave sentence qu'il restitue à la sagesse : ne rien faire et ne rien dire lorsqu'on a la fortune contre soi. Au reste il a beaucoup souffert car avec un début de carrière des plus heureux, il a ressenti plus vivement encore l'adversité. Aujourd'hui il est très heureux puisque les malheureux goûtent bien plus leur nouveau bonheur que ceux qui n'ont point encore connu l'adversité.
Le Misanthrope a acquis du jugement et de la critique pour observer tout, il est devenu un lynx pour percer tout. Sa mésaventure lui a laissé le loisir d'être plus lucide que jamais et plus disponible aussi et il mit à profit cette vacance de son pouvoir dans l'entreprise pour infiltrer d'autres pouvoirs parallèles : syndical, politique, franc-maçon. Le "placard" a forgé un homme déterminé, attentif, qui sonde d'abord le fonds et qui, éclairé, en développe peu à peu les replis, puis, judicieux, en mesure avec équité toute l'étendue. Critique de bonne foi, il décide sans préjuger. A ses sens affûtés par l'épreuve, le fourbe cherchera inutilement à se masquer, le sot à se couvrir… 
Le Misanthrope a payé chèrement le prix de son savoir et, encore un peu empli de certaines rancunes, il aura appris que le temps permet de composer, de négocier sans qu'il soit besoin d'agir toujours. Le temps fut son allié. Le Misanthrope lui doit d'être devenu un expert ès sciences du relationnel. En terminant l'entretien, il était relâché, il me décocha un sourire lumineux. Un sourire enfantin.

Extrait de "Portraits de Francs-Tireurs", enquête sur les comportements des Français dans l’entreprise, in "Base de Connaissances sur la Mondialisation des Cultures" Publication Ministère de la Recherche (Aditech).

mardi 28 octobre 2014

L'AIGREFIN (extrait de Portraits de Francs-Tireurs, à la manière de La Bruyère)



L'AIGREFIN

C'est avec une belle assurance qu'il avait fixé la rencontre dans un restaurant mexicain de Montparnasse, cuisine lourde et relevée, cadre et clientèle voyants. 
Il arriva en retard. Il avait mis du temps à choisir sa tenue. Devant sa glace en pied, mains moites, il avait finalement opté pour un look texan, ses jeans dans des bottes « santiags », chemise en polyester façonné, moulant ses épaules larges mais rentrées, poitrine puissante et creuse, lacet de cuir autour du cou et stylo Mont Blanc à la poche poitrine de sa veste. Qui du reste est la seule concession que ce jeune diplômé d'une des deux plus grandes écoles de commerce françaises fait à la norme : il porte la très obligatoire veste sombre du cadre hexagonal. 
Comme sur ses bottes je le complimente, l'Aigrefin s'empresse : "…achetées aux States, quand je faisais mon stage de dernière année." Aller si loin pour rapporter tant d'inconfort ! L'angle incliné des talons entrave sa démarche, peut-être plus harmonieuse à l'habitude. Je vais bientôt découvrir qu'il fuit tout ce qui lui semble conformiste. Il se singularise par des particularités souvent hors de propos et il lui devient presque naturel de ne point penser comme les autres. Il cultive le paradoxe pour prouver qu'il ne se croit pas inhabile aux plus difficiles emplois.
Il se raconte avec complaisance et passé l'énervement qu'il excelle à dissoudre, il est loin d'être inintéressant. Il est l'homme des coups, seconde ligne indispensable du "top manager". Manager lui-même sur le terrain, il sait faire rêver sa petite troupe en lui prêtant ses propres desseins. Il ne se bat pas pour une fonction, une compétence ou un idéal, il se bat pour lui, pour sa carrière, à chaque échelon il s'acharne à distinguer le suivant et à trouver le coup qui lui fera passer l'obstacle. 
Cet égotisme lui donne une efficacité redoutable car une fois l'élan pris, il ne recule devant rien, avec une certaine inconscience ; on doit pour le moins lui reconnaître son courage. Il est parti de rien, ce qui certes, n'explique pas tout. Il a de l'instinct et cette forme d'intelligence qui, comme elle attribue aux autres ses propres mobiles très compliqués, connaît les mille manières sordides de l'âme par lesquelles on tient plus faible que soi.
Au cours de l'entretien, il voulait être plaisant mais il se voyait qu'il n'était pas à son affaire. Il s'agissait de ne pas le contredire, juste lui donner la réplique, sans quoi il aurait été moins naturel encore. Il travaillait à rendre sa voix chaude et sensuelle, il conta son amour pour La Femme, son envie d'écrire des romans, ses talents de séducteur. Il avait à plusieurs reprises regardé longuement une jeune fille et en sortant du restaurant, je remarquai qu'il trouva le moyen de griffonner son numéro de téléphone sur une carte de visite professionnelle, où sa fonction apparaissait crânement. Et avec grâce, de la remettre à la belle.
L'Aigrefin présume de lui-même à un point tel que rien ne peut l'embarrasser et qu'il se sait bon gré de tout ce qu'il fait ou tout ce qu'il dit. Il est charmé de son esprit, de ses projets, de ses manières, de ses discours, de sa conduite, convaincu sérieusement qu'il n'y a rien dont il ne soit capable. Or si c'est un grand défaut de n'être bon à rien, c'en est un autre de se prêter indifféremment à tout. Lui veut suffire à tout, même en prenant le risque d'être jugé bon à rien. Il prétend plaire à tous, au risque de n'être du goût de personne. Son air de confiance et de triomphe, sa manie de s'estimer heureux, agacent prodigieusement et font de lui un fâcheux, mais il jouira longtemps de ses illusions sur lui-même parce qu'il ignore, à l'entendre, ce que c'est qu'échouer, et à le voir, ce que c'est qu'être mécontent de soi.
Je ne l'avais pas contré, pour qu'il se livre. Bien m'en prit, car quand un fanfaron croit qu'on le respecte, voire qu'on le craint, sa nature se découvre, il apparaît fier et important à outrance, et cela même peut lui réussir : dans l'entreprise comme dans la vie, ils sont nombreux à être heureux de se débarrasser de leur liberté pour soumettre leur volonté à ceux qui leur paraissent détenir la vérité immédiate du pouvoir. Il avait dit cela avec un sourire niais et bon enfant, puis se souvenant brusquement de sa dignité neuve de jeune manager, il reprit un air de gravité étudiée. Cette affectation est positivement le contraire de la grandeur ; c'est une sorte de louange muette que l'Aigrefin se donne, mais que les gens d'esprit qu'il croise entendront comme son propre panégyrique qu'il se ferait tout haut : se louer soi-même, c'est le moyen de n'être guère loué par les autres. Son caractère est d'ambitionner les compliments mais il n'a pas le temps de chercher à s'en rendre digne, tellement il dépense à le paraître. 
Là où il est le plus incurable, c'est lorsqu'il feint la sagesse. Toutefois, il faut lui créditer assez d'intelligence pour éviter le ridicule et s'appliquer à s'en détourner ; et alors il tombe dans l'écueil qu'il essayait de fuir, en affectant de ne pas affecter !
Peu importe, on le craint aussi. En réunion avec sa direction, il se montre enfoncé dans quelque méditation abstraite, mais simulée ; toujours enveloppé d'un sérieux sombre mais étudié, il semble porter le poids des problèmes. Il tâche de passer pour l'homme profond, le politique habile, à l'esprit propre aux grands emplois et aux affaires importantes, alors que chacun se demande à quel mauvais coup il s'emploie. Et les puissants, finalement, de le ménager, on ne sait jamais… Il peut servir. 
A l'affût, il joue au discret et surtout au mystérieux, au compliqué, au percutant. Un dossier de rien du tout, il le transforme en labyrinthe, en casus belli, en urgence à négocier, en plan sinueux, dont très peu pourront suivre les cours. Dans sa manière de réciter à mots couverts, c'est là qu'il culmine, qu'on perçoit cette emphase qu'il garde d'habitude pour lui-même et pour ses supérieurs. Quand, dans ses machinations, il se sent frôler l'abîme, il fait volte-face, noie son ennemi de compliments et de protestations d'estime. Il s'imagine que c'est presque blâmer que de ne pas louer extrêmement. Il ne voit pas qu'il manque de politesse et qu'il risque de se faire moquer lui-même !
Il est à l'abri des mauvais sorts, parce que rien ne le détourne de ce qu'il se fixe au coup par coup. Il ne fait montre d'aucune qualité humaine de générosité ou de grandeur d'âme pour servir ses desseins mais sait à merveille manier la prudence. Ses diplômes lui servent une fois pour toutes de caution et de garantie pour l'avenir. Sa réputation lui importe : partout où il passe, il essaie de prime abord de gagner l'estime mais, incapable de changer les sentiments désavantageux qu'on forme sur lui, il les exploite. Alors comment expliquer qu'il ait tant de relations ? C'est qu'on lui est redevable de services rendus et que ce qu'il ne peut obtenir de bonne grâce, il l'achète. 
Quand il quitta le restaurant, notre serveur, que j'avais vu moquer son allure et son maintien, lui souriait obséquieusement en tenant la porte ouverte sur l'avenue. Le pourboire que l'Aigrefin avait laissé était fait pour impressionner.

Mais pour son avenir, l'Aigrefin a des ressources. Il a l'habitude de réussir, cela le flatte au point qu'il aspire toujours à de nouveaux succès, plus avide de gloire à mesure qu'il en acquiert davantage. A ce jeu, d'autres, au contraire, ont perdu tout : leurs débuts de carrière prometteurs les ont enivrés, aveuglés, conduits au précipice faute de n'avoir pas su s'arrêter à temps pour mettre en sûreté leur réputation par une sage retraite. Mais ceux-là étaient des hommes sincères et l'Aigrefin lui, est un faussaire. Sauf toutefois dans la haute idée qu'il se fait de lui-même, dans sa foi en ses qualités... Finalement, on ne peut le soupçonner de feindre toujours !
4 enfants, 2 mariages, 6 métiers, 14 déménagements, 12 livres, 24 ans plus tard, il se dira « toujours vivant, toujours à la recherche de sens, toujours musicien ». Car toute sa vie, il a continué d'apprendre. Il a choisi d'être un indépendant : aujourd'hui, il est coach d'entreprise, psychothérapeute, et écrivain. Il a blanchi, il s'est bonifié, comme un grand vin. Il est devenu le guerrier qui habitait ses rêves.

Extrait de "Portraits de Francs-Tireurs", enquête sur les comportements des Français dans l’entreprise, in "Base de Connaissances sur la Mondialisation des Cultures" Publication Ministère de la Recherche (Aditech).

LE DISCRET (extrait de Portraits de Francs-Tireurs, à la manière de La Bruyère)



LE DISCRET

 Souvent le Discret affiche un air absent et soucieux. Si avec Voltaire on pose que tout n’est pas pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, on verra combien légitimes sont les souffrances du Discret dans l’univers professionnel. 

 Toutefois, le plaindre serait sot, il ne va pas si mal, il connaît que la source du bonheur c’est la sagesse, et la source du malheur la folie, il a des armes secrètes dont il ignore le tranchant. 

Autrefois, on a avec conscience, et pour son bien, cassé ses jouets et ses rêves d’enfant. Il voulait conduire des locomotives, on lui confisqua son train électrique, on lui commanda d’être en toutes matières le premier de sa classe, ce qu’il fit d’ailleurs, simplement pour avoir la paix. A dix-sept ans il avait choisi : il serait pilote de chasse. On lui reprocha son manque de sérieux, on lui répéta qu’il serait plus séant de devenir ingénieur. Contraint, il développa des qualités d’autodéfense. De petit garçon poète, solitaire et travailleur, il devint jeune homme matheux, solitaire et travailleur. Et il « fit » Polytechnique, sans joie et sans problèmes. 


A son tout premier poste, son diplôme le plaça, sans qu’on lui ait pourtant donné une mission précise, au milieu du vivier des « hauts potentiels » : il y saisit bientôt l’apparence extérieure de toute chose, ce dont il était peu coutumier. Cet homme timide, au ton réservé, classiquement vêtu d’une manière qui n’était pas sienne mais sans doute du goût de sa femme, me reçut pour entamer une conversation agréable, comme entre deux personnes d’esprit : l’une, le Discret, ne s’exprimait qu’à demi-mot, et l’autre comprenait ses pensées. C’était un plaisir de sentir sa retenue délicate, à ne dire précisément que ce qui suffit pour être compris. Rapidement, il laissa voir un fond de malice et tout simple qu’il semblait sur sa conduite, il se révéla fort malin sur celle d’autrui. Dans l’entreprise, pour être celui que se tait, il n’en est pas moins celui qui entend et qui voit, et lui qui sans doute communiquait peu avec les autres cadres, fut soudain intarissable sur eux. 


Il brossait d’une voix sans passion des portraits concis, à grands traits efficaces, sans doute au fond parce qu’il ne mettait pas beaucoup d’affect dans sa description. Il exposa comment l’un, qui n’avait jamais désiré travailler dans cette branche, laissait le champ libre à son esprit pour la course au pouvoir et rien d’autre ; comment un autre avançait parce qu’il semblait de bon conseil à un troisième dont le patron estimait les qualités personnelles ; d’autres encore, très sûrs d’eux-mêmes, qui en imposaient au même patron, qui, galvanisé à son tour, se montrait audacieux et décidé dans ses discours en réunion, plusieurs enfin, qui « marchaient bien » parce qu’ils étaient partout où était le boss. Il citait aussi ceux qui ont l’art de transmettre sous une forme plus accessible les idées et les travaux des responsables de la recherche et du développement, dont il était. Et il semblait envier leurs qualités, leur reconnaître un mérite, leur attribuer une facilité de communiquer qu’il ne se connaissait pas à lui-même, et qu’en fait personne ne lui reconnaissait. 

Dans cet univers agité, où sa réserve le maintenait à l’écart, le Discret discernait certains courants d’opinion, certains partis bien tranchés : il les décrivit à propos d’une décision dont ils avaient longuement débattu, bien qu’à la vérité, comme souvent en pareil cas, la chose à l’avance avait été une fois pour toutes décidée. Deux partis prônaient l’audace dans l’action et pratiquaient sans férir, l’un contre l’autre, l’intransigeance dans la discussion. Un troisième parti, celui auquel le directeur faisait visiblement le plus confiance, était celui des courtisans, et jouait le rôle de conciliateur entre les deux premiers. Les courtisans ont le discours des gens dépourvus de conviction mais désireux de paraître en avoir. Il y avait aussi le parti de ceux qui n’oublient pas les déconvenues et dont les jugements ont le mérite, mais aussi les inconvénients, de la sincérité. Il y avait ceux enfin qui misent tout sur un homme, non pour ses qualités humaines mais parce qu’il est, selon eux, le plus compétent : « qu’on lui donne de réels pouvoirs, et il montrera ce dont il est capable » disaient-ils. Mais celui-là a quitté l’entreprise, et ceux-là sont aujourd’hui bien menacés… 


Le Discret dans ce magma ? Il attendait comme toujours que chacun ait parlé, que chacun se soit découvert ou mis à couvert. Cette prudence n’était ni lâcheté, ni ladrerie, ni calcul, elle est seulement comme une seconde nature, née de sa réserve et de ses rêves piétinés. Et quand peut-être (ce n’est pas sûr) on se rappela sa présence, on lui demanda son avis, il répondit à voix si basse qu’elle fût aussitôt perdue dans le concert des autres. Et c’est bien ainsi, songeait le Discret nullement vexé, soulagé, dissout dans cette mouvance qui le portait. Dans ces réunions, deux sortes de caractère se dévoilent : ceux qui parlent naturellement peu, et ceux qui naturellement parlent beaucoup, l’art étant pour le président de réunion de savoir couper un peu la parole aux uns, et de commenter celle des autres. Le Discret appartiendrait au premier groupe, celui où l’on est plus enclin à minimiser les évènements, quand les autres les exagèreraient, et où on est d’autant plus contenu qu’on pense que toute exagération provoquerait des remous, compliquerait les choses, troublerait l’ordre et au bout du compte dérangerait la secrète ordonnance qu’on s’est une fois pour toutes imposée. 


Homme de discrétion, d’esprit, d’observation, le Discret conjugue ses atouts : peu de mots, parfois une pique admirablement placée, lui suffisent pour se faire entendre si d’aventure il a décidé qu’il lui coûterait plus de se taire que de prendre la parole, et son silence souvent parle et signifie à un interlocuteur intelligent plus qu’un long discours. Dans l’entreprise, cette pénétration d’esprit le sauve des traquenards que lui tendent les jeunes loups. Sur le plan personnel, au stade étonnant d’inaptitude qu’il atteint parfois dans ses rapports avec autrui, il n’aurait aucun moyen (ni donc aucune envie, car il est lucide) de courtiser qui que ce soit pour le bon déroulement de son plan de carrière : notre circonspect joue « perso ». 


Par ailleurs expert en sciences exactes, il évite les corrections de trajectoire, il se garde bien de viser trop haut, préférant viser juste. Mais ce faisant, il a fermé pour un temps la voie à un brin de mégalomanie qui le rendrait à la fois plus enthousiaste, plus fringant et aussi plus fragile, plus exposé, qui laisserait voir peut-être une faille. 


Dans son milieu professionnel, le Discret, esprit profond, vise deux points essentiels qui le mèneront sûrement à la connaissance intime de ses concurrents : en habile scrutateur, il remarque les raisonnements de ses collègues, et aussi leurs sentiments ; il les pèse, il les combine en secret et quand quelqu’un lui semble difficile à cerner, il redouble d’attention, de vigilance, de critique. Il est peu entouré et ceci lui convient, il ne s’ouvre et ne communique que sur la foi d’une amitié bien éprouvée, il s’observe dans ses discours, et ce qu’il est très vif à remarquer, il est très lent à le dire, au fond il est presque incapable d’une attitude chaleureuse vis-à-vis d’un autre. Il est vrai que pour conserver son caractère de judicieux critique, il faut qu’il se défende continuellement de trop raffiner dans l’étude qu’il fait des dossiers, des problèmes et des hommes, qu’il s’interdise de juger à la légère, d’être instable sur ses principes. Ainsi il évitera l’esclavage de la complaisance ou du préjugé. Aux esprits ulcérés qu’il voit se combattre autour de lui, il oppose un personnage d’homme critique, sans aigreur et sans passion, équitable mais réservé, de peur de confier la vérité à l’indiscrétion des intrigants, de peur aussi de compliquer toute chose et de troubler sa tranquillité. 


Quand le Discret perd une partie, il est sincèrement persuadé que cela tient à ce qu’il a commis une faute et il cherche longtemps cette faute en remontant au début, oubliant du même coup qu’il en a peut-être commis d’autres à chaque pas, tout au long de la partie qui se jouait, que peut-être aucun de ses coups n’était parfait. La faute qui attire son attention, il ne la remarque que parce que le cadre qui était son rival sur ce coup-là en a profité, le tout résultant d’innombrables heurts de volontés individuelles qui finissent par tirer en sursaut le Discret de sa torpeur schizophrénique. 

Il oppose parfois à l’ascendant naturel de certains collègues, une défiance outrée de lui-même qui, le faisant tomber dans une timidité excessive, peut faire baisser les égards des autres pour lui. Il devra travailler à se donner une autorité sinon sa secrète défiance à l’égard de lui-même couvrira la meilleure partie de ses belles qualités et le plongera dans la crainte ; et la peur qui l’étreint soudain au cours d’une réunion, quand il prend la parole, va jusqu’à le déconcerter parfois et suspend et égare son esprit, perd son jugement, trouble sa mémoire, tarit son imagination, glace sa langue. 

Les jours les plus cléments, où une raison le plus souvent totalement étrangère à son milieu professionnel lui donnera joie et force (obtention d’une qualification difficile en aviation, naissance de ses fils), il arrivera au Discret de lâcher comme par hasard une naïveté ingénieuse qui, sans blesser personne, égaie tout à coup la compagnie ; il est rare qu’on s’en offense, ceci échappant à un homme qu’on croit ingénu. Ingénu et sage : chargé il y a peu d’un projet de haute technologie, il est parvenu aux honneurs avant que de les désirer, et il s’en retirera avant que d’autres les désirent. Il a la prudence de l’éléphant, à quoi il conjugue la précaution du loup, et sa discrétion extrême fait que finalement, on ne peut pas ne pas le remarquer ! 

En le croisant pour la dernière fois, je trouvai un homme qui semblait en garde contre les élans et contre l’inattendu, ces fameux écueils de la politique et de la course au pouvoir. En le quittant j’appris avec surprise que sa passion était sur un terrain d’aviation de la région parisienne où l’on n’est jamais plus de trois jours sans le voir pratiquer cet art de l’aléatoire qu’est l’aviation légère, où on sait quand on part et jamais quand on revient. 


C’est dans les airs que le Discret a investi une part de son salaire, son imaginaire ; c’est dans les airs aussi qu’il rencontra sa femme. Appuyé sur elle, il a pris le risque de quitter, à trente cinq ans, son métier d’ingénieur chercheur, sans plus de loisirs, heure après heure, tour à tour inquiet et confiant, examens après examens, et de réaliser le rêve brisé dans son enfance. 


Il est aujourd’hui pilote de ligne, commandant de bord et instructeur. 



Extrait de "Portraits de Francs-Tireurs", enquête sur les comportements des Français dans l’entreprise, in "Base de Connaissances sur la Mondialisation des Cultures" Publication Ministère de la Recherche (Aditech).